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— Ils savent qu’ils doivent mourir, mais on dirait qu’ils n’y pensent même pas.

Aeron, guerrier immortel possédé par le démon de la colère, s’était perché sur un toit du centre-ville de Budapest. Il contemplait, incrédule, les humains qui vaquaient tranquillement à leurs occupations et flânaient dans les rues. Ces inconscients ne cessaient de jacasser et de rire. Ils paraissaient heureux. Ils ne se traînaient pas à genoux pour implorer les dieux et réclamer l’immortalité. Ils ne se lamentaient pas à l’idée d’être enfermés dans un pauvre corps destiné à mourir.

Délaissant les humains et leurs mystères, Aeron s’intéressa au paysage urbain. La lumière voilée de la Lune se déversait depuis le ciel, se mêlant à l’éclat ambre des lampadaires, projetant des ombres sur les rues pavées. De tous côtés s’élevaient de hauts immeubles. Les auvents clairs des commerces tranchaient singulièrement avec le vert émeraude des arbres qui bordaient les trottoirs.

C’était beau et joyeux. Du moins tant que le cortège d’un enterrement ne venait pas déparer l’ensemble.

Les humains savaient que chaque minute qui passait était pour eux une minute de moins à vivre. Ils grandissaient en sachant qu’il leur faudrait un jour abandonner tout ce à quoi ils tenaient. Pourtant, ils ne songeaient pas à s’en plaindre. Cette calme résignation demeurait un mystère pour Aeron. Si on lui avait dit qu’il devrait un jour se séparer des compagnons qui se battaient à ses côtés depuis des milliers d’années – des guerriers immortels comme lui, et comme lui possédés par un démon –, il aurait fait n’importe quoi pour tenter de lutter contre son funeste destin.

Mais les mortels acceptaient le leur sans se révolter. Pourquoi ? Savaient-ils quelque chose qu’il ignorait ?

— Ils n’y pensent pas, en effet, fit derrière lui la voix de Paris, son compagnon. Au contraire, ils profitent de la vie tant qu’ils le peuvent encore.

Aeron ricana. Ils profitaient de la vie ? Mais comment pouvait-on profiter d’une vie qui durait le temps d’un battement de cils ?

— C’est grotesque, rétorqua-t-il. Ils peuvent mourir à tout instant. Et tu es bien placé pour le savoir.

Paris avait vu récemment mourir sous ses yeux son… Son amante ? Sa petite amie ? Sa femelle ? Aeron ne savait comment la nommer. Peu importait. Elle avait rendu l’âme dans les bras de Paris. Depuis, celui-ci pleurait sa Sienna et dédaignait les autres femmes.

Mais Paris était le gardien de Luxure, démon qui le contraignait chaque jour à s’accoupler avec une nouvelle femelle. Il ne pouvait se permettre de se détourner des femmes, sous peine de dépérir.

Aeron n’arrivait pas à le comprendre… Sienna avait été un appât, à la solde des chasseurs, leurs ennemis de toujours. Vivante, elle aurait utilisé Paris et l’aurait mené à sa perte.

Mais, à présent, je veille sur lui.

Aeron avait une dette envers Paris.

Quelques semaines plus tôt, les dieux lui avaient ordonné de tuer Danika, celle qui était devenue la femelle de Reyes – un autre de leurs compagnons. Au début, il avait tenté de résister, mais les dieux l’avaient puni en le transformant en bête assoiffée de sang. Il était sur le point de trancher la gorge de Danika, quand Cronos était apparu à Paris pour lui donner à choisir : ressusciter Sienna ou délivrer Aeron de cette malédiction. Paris avait renoncé à sa femelle.

Aeron se sentait encore coupable quand il songeait à ce que Paris endurait à présent à cause de lui. Cette culpabilité le rongeait comme un acide. Elle le dévorait de l’intérieur. Paris souffrait le martyre, tandis que lui se délectait de sa liberté.

Il devait tout à Paris, et cela faisait une raison de plus pour le secouer.

Mais ce n’était pas une tâche aisée que de prendre soin de ce récalcitrant. Depuis une semaine, il l’emmenait tous les soirs en ville et l’obligeait à choisir une femelle pour apaiser Luxure. Ensuite, il montait la garde pendant qu’il se satisfaisait avec elle. Mais Paris faisait le difficile et mettait chaque jour un peu plus de temps à se décider.

Cette fois, Aeron avait l’impression qu’ils allaient y passer la nuit.

Si Paris avait évité la fréquentation des mortelles, il n’en serait pas, aujourd’hui, à se lamenter de ne pas avoir obtenu l’impossible.

Aeron soupira. Il finirait bien, tout de même, par lui faire entendre raison…

— Paris…, commença-t-il.

Puis il se tut. Il ne trouvait pas ses mots.

— Tu dois cesser ce deuil stupide, dit-il enfin.

Tout de suite au cœur du sujet. Très bon début.

— Il t’affaiblit.

Paris se passa la langue sur les dents.

— Tu es mal placé pour me donner des leçons, fit-il remarquer. Combien de fois as-tu cédé à Colère ? Je ne cherche même pas à compter. Quand ton démon prend le dessus, tu perds entièrement le contrôle. Alors n’ajoute pas l’hypocrisie à la liste de tes péchés, veux-tu ?

Aeron ne se sentit pas offensé. Malheureusement, Paris avait raison. Parfois, Colère prenait les commandes et parcourait la ville en frappant au hasard. Et cela faisait en général un beau carnage qu’il était impuissant à arrêter.

D’ailleurs, il n’avait pas forcément envie de l’arrêter. Certains salauds méritaient le courroux de son démon.

Mais il n’appréciait pas de se sentir manœuvré comme une marionnette. Ou d’avoir l’impression d’être un singe aux ordres de son dresseur. Dans ces moments-là, il se méprisait, il s’en voulait d’être fier d’abriter en lui Colère, ce démon intransigeant et sans pitié.

Et cette lutte intérieure entre le bien et le mal commençait à le fatiguer.

— Tu as parfaitement raison, répondit-il à Paris. Je ne prétends pas te donner des leçons, je veux seulement t’aider. La faiblesse ne peut causer que malheur et destruction, j’en suis un exemple, je l’admets.

— Je ne vois pas le rapport avec moi, protesta Paris en esquissant un geste du côté des humains. Comme je ne vois pas le rapport entre moi et ces mortels.

Justement, entre eux et ces mortels, il n’y avait aucun rapport. Il y avait l’éternité.

— Ces gens…, soupira Aeron. Ils vieillissent. Leur corps se dégrade.

— Et ?

— Laisse-moi terminer… L’immortel qui tombe amoureux d’une femme humaine peut jouir d’elle pendant un siècle, tout au plus, à condition que rien n’arrête brusquement le cours de son existence. Mais ce sera un siècle à la regarder se flétrir et avancer vers la mort, tout en sachant qu’il lui restera ensuite une éternité à vivre sans elle.

— Quel pessimiste tu fais ! lança Paris en faisant claquer sa langue. Tu ne vois donc pas que l’immortel dont tu parles vivrait pendant un siècle une merveilleuse aventure qui le rendrait plus fort pour l’éternité ?

Plus fort pour l’éternité ? Absurde ! Quand vous perdiez un être cher, son souvenir devenait un tourment qui ajoutait à vos souffrances. Aeron connaissait bien ce tourment. Il l’endurait chaque fois qu’il pensait à Baden, gardien de Méfiance, le compagnon qu’ils avaient perdu et qu’il avait aimé plus qu’un frère. Il ne se passait pas un jour sans qu’il se torture à l’idée de n’avoir pas su le protéger.

Paris persistait dans la mauvaise foi ; il décida donc de ne plus le ménager.

— Puisque c’est si facile d’accepter la perte d’un être aimé, pourquoi ne te remets-tu pas de la mort de Sienna ?

Un rayon de lune passa sur le visage de Paris, et Aeron vit que ses yeux luisaient d’un éclat étrange. Il avait bu. Encore.

— Je n’ai pas eu un siècle pour profiter d’elle, répondit Paris d’un ton morne. Je venais tout juste de la rencontrer.

Ne te laisse pas attendrir.

— Et si tu avais eu ton siècle, tu serais en paix ?

Il y eut un temps de silence.

— Tu vois, tu ne peux pas répondre, fit posément remarquer Aeron.

— Assez ! s’exclama Paris, en frappant du poing sur le toit, ce qui fit trembler tout le bâtiment. Je ne veux plus parler de Sienna.

— Perdre quelqu’un qu’on aime cause une souffrance qui ne peut que vous affaiblir, insista Aeron. Tu en es la preuve. Nous ne devons pas nous attacher aux humains, pour ne pas souffrir quand ils nous quittent. Nous devons au contraire nous endurcir, nous empêcher de désirer ce que nous ne pouvons posséder. Aurais-tu oublié ce qu’ont vécu nos démons ? Ça devrait nous servir de leçon.

Leurs démons avaient autrefois vécu en enfer. Mécontents de leur sort, ils avaient lutté pour échapper au soufre et aux flammes. On les avait punis en les enfermant dans une prison encore plus terrible, Démoniaque, la boîte de Pandore, dans laquelle ils avaient passé des milliers d’années, dans les ténèbres et la désolation, sans le moindre espoir d’un avenir meilleur.

Jamais ils n’auraient connu Démoniaque, s’ils n’avaient pas tenté d’échapper à leur destin.

Aeron soupira. Lui aussi avait commis des erreurs qu’il payait encore. S’il n’avait pas ouvert la boîte de Pandore avec ses compagnons, jamais il n’aurait été condamné à devenir le gardien de Colère, l’un des démons qu’elle renfermait. Il n’aurait pas non plus été chassé de l’Olympe pour vivre sur la Terre, ce lieu maudit où régnait le chaos et où rien ne résistait à l’usure du temps.

Il n’aurait pas perdu Baden en se battant contre les chasseurs – ces méprisables mortels qui haïssaient les Seigneurs de l’Ombre et les rendaient responsables de tous les maux de la Terre. Un homme mourait du cancer ? C’était l’œuvre des Seigneurs de l’Ombre. Une adolescente se retrouvait enceinte ? C’était encore les Seigneurs de l’Ombre.

Et enfin, s’il avait été moins sot et plus fort, il n’aurait pas été piégé par cette guerre interminable contre les chasseurs.

— As-tu déjà désiré une mortelle ? demanda brusquement Paris.

Aeron ne put s’empêcher de pouffer.

— Avoir envie d’une femme que je saurais devoir perdre un jour ? Sûrement pas.

Il était idiot, mais pas à ce point-là.

— Qui te dit que tu la perdrais ? poursuivit Paris.

Il tira une flasque de la poche de son blouson de cuir et avala une longue rasade.

Il n’avait donc pas assez bu ? Décidément, discuter avec lui ne servait à rien.

— Maddox a trouvé Ashlyn, reprit Paris. Lucien a trouvé Anya, Reyes a trouvé Danika. Et maintenant, Sabin vient de trouver Gwen. Même la sœur de Gwen, la terrible Bianka, a quelqu’un à aimer. D’accord, c’est un ange… Mais passons sur ce détail…

En effet, mieux valait passer.

— Ashlyn et Danika étaient des mortelles. Et pourtant, elles ont réussi à s’élever au-dessus de leur condition, parce qu’elles possédaient un don particulier.

Les dieux leur avaient soi-disant accordé l’immortalité, mais cela restait à prouver. Et, de toute façon, mieux valait ne pas s’attacher à une femme, même si elle était immortelle. Un immortel pouvait mourir aussi. Aeron avait retrouvé la tête de Baden – rien que la tête, pas le corps – et il avait été le premier à contempler l’expression figée et surprise de son visage.

— Donc il y a une solution, insista Paris. Il suffit de trouver une femme possédant un don particulier.

Facile à dire… De plus, Aeron n’avait aucun besoin de chercher une femme. Il n’était pas seul au monde.

— Je n’ai nul besoin d’une femme, rétorqua-t-il. Legion me tient compagnie. Elle me suffit largement.

Il ne put s’empêcher de sourire en songeant au petit démon femelle qu’il considérait comme sa fille. Quand elle se redressait de toute sa hauteur, elle lui arrivait à peine à la taille. Son corps était recouvert d’écailles vertes, deux mignonnes petites cornes pointaient en haut de son crâne chauve, ses dents acérées contenaient un venin. Elle adorait les diadèmes et se nourrissait de préférence de proies vivantes.

Pour les diadèmes, les habitants du château en riaient et toléraient qu’elle vole ceux d’Anya pour se pavaner. Pour les proies, c’était plus compliqué.

Aeron avait rencontré Legion dans une grotte voisine de l’enfer, où il avait été enchaîné par Reyes, qui tentait de l’empêcher de tuer sa précieuse Danika. Attirée par son odeur, Legion avait creusé un tunnel jusqu’à lui. Sa compagnie l’avait peu à peu apaisé, et il avait retrouvé sa force intérieure. Legion l’avait aidé à s’enfuir. Depuis, ils ne s’étaient quasiment plus quittés.

Mais en ce moment, hélas, un ange femelle le poursuivait de sa présence invisible et Legion s’était réfugiée en enfer pour la fuir. Ce que voulait cet ange femelle, Aeron l’ignorait. En cet instant précis, il ne sentait pas sur lui son regard intense, mais elle allait revenir, il n’en doutait pas.

Il renversa la tête en arrière pour scruter le ciel. Ce soir, les étoiles scintillantes ressemblaient à des diamants jetés sur un tissu de satin noir. Aeron aimait la beauté insondable du ciel. Parfois, quand il éprouvait le besoin de se sentir seul, il s’élevait aussi haut que le lui permettaient ses ailes, puis il se laissait tomber en chute libre, pour se rattraper à la dernière seconde, juste avant l’impact.

Paris avala une autre rasade d’alcool et la douce odeur de l’ambroisie, pareille à une haleine de bébé, flotta dans la brise. Aeron secoua la tête. Paris avait choisi de s’évader de sa souffrance en prenant de l’ambroisie, la seule drogue capable de produire de l’effet sur des guerriers immortels comme eux. Mais il en abusait et elle était en train de le transformer en chiffe molle.

Et avec Galen, qui rôdait peut-être en ce moment dans les rues de Budapest, Aeron aurait préféré que Paris reste lucide et en possession de tous ses moyens. Galen était un guerrier immortel, possédé par le démon Espoir. Il était aussi le chef des chasseurs. Le tout faisait de lui un ennemi redoutable.

Il songea de nouveau à l’ange femelle. Il avait appris récemment que certains anges avaient pour mission d’éliminer les démons.

Est-ce que l’ange était chargé de le tuer ? Il n’en savait rien et ce n’était pas le prince consort de Bianca, Lysander, qui allait le lui dire. De toute façon, cela n’avait pas vraiment d’importance. Ce qui comptait, c’était que cet ange femelle paierait dès qu’il aurait le courage de se montrer. Il paierait pour l’avoir séparé de Legion et pour avoir obligé la pauvre petite à séjourner de nouveau en enfer, l’endroit qu’elle détestait le plus au monde. En ce moment, Legion était peut-être en train de souffrir – physiquement ou moralement. Aeron serra si fort les poings qu’il faillit se broyer les os. Les autres démons se moquaient de la gentillesse et de la sensiblerie de Legion. Ils s’amusaient à la pourchasser et ne se gêneraient pas pour la torturer s’ils l’attrapaient.

— Je sais que Legion compte beaucoup pour toi, reprit Paris en le tirant une fois de plus du bourbier de ses pensées.

Il lança une pierre sur le bâtiment d’en face et vida sa flasque.

— Mais elle ne peut pas satisfaire tous tes besoins.

Il faisait allusion au sexe, bien sûr. Mais, bon sang, il ne pensait donc qu’à ça ? Aeron soupira. Il n’avait pas copulé avec une femme depuis des années, peut-être même depuis des siècles. Tout simplement parce qu’il ne valait pas la peine de se donner du mal pour séduire une femelle humaine. Avec sa mine de guerrier féroce et son corps couverts de tatouages représentant des scènes de combats et de tortures, les femmes avaient peur de lui – et à juste titre. Les amadouer réclamait du temps et de la patience. Aeron ne possédait ni l’un ni l’autre. Il avait des milliers d’autres choses bien plus intéressantes à faire. Comme s’entraîner, surveiller l’accès au château, protéger ses compagnons, céder aux caprices de sa petite Legion.

— Je sais que ça te dépasse, mais je ne suis pas esclave des besoins auxquels tu fais allusion, rétorqua-t-il.

En guerrier discipliné, Aeron savait résister aux désirs de la chair. De temps à autre, il se satisfaisait tout seul.

— Je ne manque de rien, conclut-il. De plus, je te rappelle que nous ne sommes pas venus ici pour échanger des confidences, mais pour te chercher une femelle.

Paris poussa un grognement de rage et lança sa flasque vide dans la même direction que le caillou tout à l’heure. Elle alla rebondir sur le mur du bâtiment et quelques débris de pierre s’en détachèrent.

— Un jour, toi aussi, tu seras fasciné par une femme, affirma Paris d’un ton sentencieux. Tu la désireras plus que tout et elle te rendra complètement dingue. J’espère que tu en baveras et que tu sauras ce que c’est que d’aimer, quand on n’est pas aimé en retour. Comme ça, tu comprendras par quoi je passe.

— Si ça pouvait m’aider à payer l’immense faveur que tu m’as accordée, j’accepterais volontiers ce destin, répondit Aeron avec le plus grand sérieux. Je serais même prêt à supplier les dieux de m’envoyer une femelle.

Mais il avait du mal à imaginer qu’une femme – qu’elle soit immortelle ou humaine – puisse lui inspirer du désir au point de le rendre fou de douleur. Il n’était pas comme ses compagnons, qui craignaient la solitude. Seul – ou plutôt seul avec Legion –, il se sentait pleinement heureux. De plus, il était trop fier pour s’accrocher à une femme qui l’aurait repoussé.

Néanmoins, il était sincère. Pour Paris, il était prêt à tout endurer.

— Cronos, roi des dieux ! hurla-t-il en se tournant vers le ciel. Je te supplie de m’envoyer une femme qui me fera souffrir en me rejetant.

— Mais quel crétin ! ricana Paris. Et s’il exauçait ta prière en t’envoyant cette perle rare ?

Cet accès de gaieté arracha un sourire à Aeron. Il retrouvait un peu le Paris d’autrefois.

— J’en doute, répondit-il.

Cronos avait d’autres priorités. En ce moment, il songeait surtout à se débarrasser de Galen. Depuis que Danika avait peint un tableau représentant Galen brandissant sa tête, l’éliminer était devenu son obsession.

Danika était l’Œil qui voit tout, ce qui conférait à son tableau la valeur d’une prophétie. Mais il y avait toujours un moyen de modifier l’avenir. Cronos, en tout cas, en était persuadé. Il avait donc chargé les Seigneurs de l’Ombre de tuer Galen.

— Et s’il l’envoyait tout de même ? demanda Paris en rompant le silence.

— Si Cronos répondait à ma prière, j’en serais ravi, mentit Aeron avec un sourire. À présent, assez parlé de moi. Occupons-nous plutôt de ce qui nous a amenés ici.

Il se redressa et scruta de nouveau la foule qui commençait à se raréfier.

Il avait hâte que Paris lui désigne l’élue du jour. Une fois que ce serait fait, il n’aurait plus qu’à déployer ses ailes et à le déposer près d’elle. Un simple coup d’œil au beau guerrier-démon au regard bleu, et la victime s’arrêterait en poussant un cri d’admiration. Parfois, il suffisait d’un sourire pour qu’elle commence à se déshabiller, là, dans une ruelle, oublieuse du regard des passants.

— Je ne vois personne, soupira Paris. Personne qui m’intéresse.

— Et celle-ci ? suggéra Aeron en montrant du doigt une pulpeuse blonde légèrement vêtue.

— Non, répondit Paris sans la moindre hésitation. Trop facile.

Ça recommence…, songea Aeron avec l’angoisse au ventre. Mais il désigna patiemment une autre femme.

— Et elle ?

Celle-là était plutôt classique, grande et bien proportionnée, avec des cheveux roux courts et plaqués.

— Non. Trop masculine.

— Trop masculine ? Tu te fous de moi ?

— Je ne me fous pas de toi. Elle ne me plaît pas. Une autre.

Durant l’heure qui suivit, Paris refusa systématiquement les partenaires que lui proposait Aeron, sous différents prétextes. Trop jeune, trop négligée, trop bronzée, trop blanche. Aeron commençait à perdre patience… Paris aurait pu contenter Luxure avec n’importe quelle femelle, pourvu qu’il n’ait jamais copulé avec elle.

— Il va bien falloir que tu en choisisses une ! dit-il avec exaspération. Je propose de nous épargner du temps et de l’énergie en la désignant au hasard, les yeux fermés.

— J’ai déjà joué à ce jeu stupide, protesta Paris. Et je suis tombé sur…

Il s’interrompit et frissonna.

— Peu importe. Je n’ai pas envie d’évoquer ce mauvais souvenir. C’est non, en tout cas.

— Et si… ?

Aeron se tut. La femme qu’il surveillait en ce moment venait de disparaître. Ou plutôt de se volatiliser. D’une manière tout à fait anormale. Elle était là. Puis elle n’y était plus. Comme si l’ombre l’avait avalée.

Aeron se leva d’un bond et ses ailes jaillirent des fentes de son dos nu.

— Nous avons un problème, dit-il.

— Quel genre ? demanda Paris en se levant aussi.

Il titubait légèrement et il était visiblement éméché. Mais, en bon guerrier, il eut le réflexe de refermer la main sur le manche d’un de ses poignards.

— Une grande brune. Tu l’as vue ?

— Laquelle ? Il y en avait plusieurs.

Il ne l’avait donc pas vue. Celle-là, on ne pouvait la confondre avec aucune autre.

— Viens, dit Aeron.

Il prit son compagnon par la taille et sauta du toit. Le vent fit voleter les boucles de Paris, le sol se rapprocha, encore, encore…

— On cherche une femme brune avec des cheveux mi-longs, droite et mince comme une épingle, un mètre soixante-dix environ, entre vingt et trente ans, vêtue de noir. Et ça m’étonnerait qu’elle soit une simple mortelle.

— On la tue ?

— On la capture. J’ai des questions à lui poser.

Par exemple, comment elle s’y était prise pour disparaître en fumée, ce qu’elle faisait ici, pour qui elle travaillait.

Si elle était immortelle, comme Aeron le soupçonnait, elle ne se trouvait sûrement pas là par hasard.

Aeron battit des ailes quelques dixièmes de seconde avant qu’ils ne touchent le sol, juste assez pour amortir leur atterrissage. Il lâcha la taille de Paris et ils filèrent aussitôt dans des directions opposées. Vu qu’ils combattaient ensemble depuis des milliers d’années, ils n’avaient pas besoin de se concerter avant une intervention.

Tout en s’engouffrant dans la ruelle qui se trouvait à sa gauche, dans la direction où il lui avait semblé que se dirigeait la brune quand elle était encore visible, Aeron replia ses ailes. Il croisa un couple se tenant par la main, un sans-abri qui buvait du whisky à même la bouteille, un homme promenant son chien – mais pas de brune. L’allée aboutissait à un mur de brique. Et si cette femme possédait, comme Lucien, la faculté de se transporter d’un endroit à un autre à la vitesse de la pensée ?

Tout en faisant grise mine, il repartit en sens inverse. Il n’était pas disposé à abandonner. S’il le fallait, il fouillerait chaque ruelle du centre-ville. Il avait parcouru la moitié de la ruelle quant les ombres autour de lui parurent s’épaissir, l’envelopper, avaler la lumière dorée des réverbères. Puis des cris affreux, des cris de torture et d’agonie, filtrèrent depuis la profondeur des ténèbres.

Il s’arrêta net et tira deux poignards de sa ceinture. Mais qu’est-ce que… ?

La silhouette d’une femme – celle de la brune qu’il recherchait – jaillit soudain de l’ombre, à quelques mètres devant lui, unique point lumineux du gouffre sombre qui l’entourait. Elle avait les yeux aussi noirs que ce gouffre, des lèvres rouge sang et humides.

À l’intérieur du crâne d’Aeron, Colère siffla de rage.

L’espace de quelques secondes, Aeron craignit que Cronos n’ait entendu son appel et décidé de lui envoyer une femme pour le faire souffrir. Puis il se rassura en constatant que la vue de cette femelle ne lui échauffait pas le sang et que son cœur ne s’emballait pas. Il ne présentait aucun des signes décrits par ses compagnons lorsqu’ils tombaient amoureux. Cette sauvage brune ne lui faisait aucun effet particulier.

— Hé ! On dirait que j’ai de la chance ! s’exclama-t-elle d’une voix râpeuse. Tu es l’un d’eux, un Seigneur de l’Ombre, et tu es venu à moi. Je n’ai même pas eu à te chercher.

— Je suis un Seigneur de l’Ombre, en effet.

Aeron ne jugea pas utile de nier. À Budapest, tout le monde connaissait les Seigneurs de l’Ombre – certains les prenaient même pour des anges –, et il aurait été facile à la brune de se renseigner sur son compte.

— Je suis bien un Seigneur de l’Ombre, répéta-t-il sur un ton de défi. Et c’est toi que je cherchais dans cette ruelle.

Elle parut surprise de sa franchise.

— Tu me cherchais ? C’est me faire beaucoup d’honneur. Et pourquoi donc me cherchais-tu ?

— Je veux savoir qui tu es.

— Qui je suis…

Ses belles lèvres rouges firent la moue et elle feignit d’essuyer une larme.

— Mon propre frère ne me reconnaît donc pas…, geignit-elle.

— Je n’ai pas de sœur.

Elle haussa l’un de ses sourcils noirs.

— En es-tu bien certain ?

— Oui.

Il n’avait pas été conçu par un couple formé d’un père et d’une mère. Zeus, le roi des dieux, l’avait façonné de sa main, comme ses compagnons.

— Tu es têtu et sûr de toi, répondit la brune en faisant claquer sa langue, exactement comme Paris tout à l’heure.

Elle soupira.

— J’aurais dû m’en douter, reprit-elle. Parce que, moi aussi, je suis têtue. Et comme tu es mon frère… Enfin, peu importe. Je suis ravie de rencontrer un Seigneur de l’Ombre. À qui ai-je l’honneur ? Voyons un peu… Laisse-moi deviner. Violence ? Narcissisme ? Oui, c’est ça, tu es Narcissisme, avoue-le. C’est pour ça que ton corps est tatoué de scènes où l’on te voit combattre. Super ! Tu permets que je t’appelle Narci ?

Violence ? Narcissisme ? Aucun de ses compagnons n’était possédé par l’un de ces démons. Aeron connaissait Doute, Misère, Maladie… Et d’autres encore. Mais pas ceux que la brune venait de citer. Il secoua la tête. Puis il se souvint brusquement que d’autres immortels avaient accueilli en eux des démons de la boîte de Pandore.

Ses compagnons et lui avaient longtemps cru être les seuls, mais Cronos leur avait récemment fourni des parchemins sur lesquels figurait la liste des autres. Apparemment, il y avait tant de démons, dans la boîte de Pandore, que les dieux grecs qui régnaient à l’époque sur l’Olympe avaient dû enfermer certains d’entre eux dans le corps d’immortels prisonniers de Tartarus.

Cette nouvelle n’avait pas réjoui les Seigneurs de l’Ombre. En tant que guerriers d’élite de Zeus, ils avaient arrêté nombre de ces prisonniers, lesquels rêvaient probablement de se venger d’eux. Aeron savait jusqu’où pouvait mener le désir de vengeance : Colère le lui avait appris…

— Alors ? insista la brune. Tu ne réponds pas ?

Il battit des paupières, tout en se maudissant pour avoir baissé sa garde devant une inconnue, une immortelle et, sans doute une ennemie potentielle.

— Tu n’as pas besoin de savoir qui je suis, répondit-il sèchement.

Il ne voulait pas révéler à cette femme le nom de son démon. Elle aurait pu se servir de cette information pour exciter Colère et le pousser à terroriser une fois de plus les habitants de Budapest.

— Je vois à ton air sombre que c’est non, reprit-elle soudain. Tu n’es pas Narci et tu es complètement absent.

— Tais-toi, gémit-il.

Il appuya les lames fraîches de ses poignards sur ses tempes pour repousser les images envoyées par Colère, qui sondait l’âme de la brune immortelle. Trop tard… Les péchés de l’immortelle défilaient déjà dans son crâne, comme sur des écrans multiples. Elle avait récemment torturé un homme enchaîné à une chaise, puis elle l’avait brûlé vif. Avant cela, elle avait étripé une femme. Elle avait triché, volé, enlevé un enfant à sa famille, attiré un homme dans son lit pour lui trancher la gorge. Elle vivait dans la violence. Tant de violence… Elle semait sur son passage le chagrin et la douleur. Il entendait les hurlements de ses victimes. Il sentait l’odeur de la chair brûlée et du sang.

Elle avait peut-être eu de bonnes raisons pour agir de la sorte. Et peut-être pas. Mais Colère avait envie de la punir, de lui faire subir ce qu’elle avait fait subir aux autres. Il voulait l’enchaîner, lui arracher les viscères, lui trancher la gorge, puis la brûler avant qu’elle ne rende son dernier souffle.

Car c’était ainsi qu’agissait le démon d’Aeron. Il frappait ceux qui avaient frappé, il tuait les assassins, il rendait œil pour œil, dent pour dent. Et, sous son emprise, Aeron avait commis les pires horreurs. Beaucoup trop souvent à son goût. Il se raidit, pour s’empêcher de bouger. Du calme. Garde le contrôle. Ne perds pas la tête. Mais par tous les dieux… Cette femme… Elle méritait son châtiment… Et il désirait le lui infliger plus que tout. Et ce besoin de punir lui faisait du bien… Comme toujours.

— Que fais-tu à Budapest, femme ? demanda-t-il.

Bien. C’était bien. Il avait posé la bonne question. Et calmement. Il laissa lentement retomber ses bras.

— Dis donc ! murmura-t-elle d’une voix admirative. Voilà une belle démonstration de contrôle de soi !

Elle lisait donc dans ses pensées ? Mais peut-être avait-elle simplement senti que Colère voulait l’attaquer.

— Laisse-moi deviner, poursuivit-elle d’un air pensif en se tapotant le menton du bout de l’ongle. Tu n’es pas Narcissisme… Serais-tu Chauvinisme ?

Elle soupira.

— Tu peux garder tes secrets. Tu auras l’occasion d’apprendre ce que je vaux, fais-moi confiance.

— Serais-tu en train de me menacer, par hasard ?

Elle ignora la question.

— On dit que Cronos vous a fourni la liste et que vous nous recherchez. Pour nous utiliser ou nous tuer. Vous l’ignorez encore.

L’estomac d’Aeron se noua. Ainsi, elle savait, pour la liste, et visiblement depuis longtemps, alors que ses compagnons et lui venaient tout juste d’en apprendre l’existence. Elle savait aussi que cette liste la mentionnait, et donc elle était non seulement une immortelle, comme il le soupçonnait depuis le début, mais aussi une ancienne prisonnière de Tartarus à qui l’on avait attribué un démon – du moins, c’était ce qu’elle sous-entendait.

Aeron ne l’avait jamais vue. Cette femme n’avait pas été arrêtée par les Seigneurs de l’Ombre. Il en déduisit qu’elle avait vécu avant eux sur l’Olympe, du temps des Titans. Elle appartenait à la race des Titans et cela faisait d’elle une ennemie redoutable. Les Titans étaient plus puissants et plus féroces que les dieux grecs.

Pis, ils avaient repris leur place sur l’Olympe, et cette femme bénéficiait peut-être de leur protection.

— Par quel démon es-tu possédée ? demanda-t-il d’une voix forte.

Elle lui adressa un sourire mauvais. Visiblement, le ton autoritaire d’Aeron ne l’impressionnait pas.

— Je t’ai posé la même question et tu n’as pas daigné y répondre. Pourquoi devrais-je me montrer plus coopérative que toi ?

Elle commençait à devenir franchement pénible.

— Tu disais tout à l’heure que nous vous recherchions, fit-il remarquer. Tu n’es donc pas seule ?

Il tenta de sonder les ténèbres derrière elle, en s’attendant à voir apparaître à tout instant ses compagnons d’armes, prêts à l’attaquer. Mais il n’y avait rien. Rien d’autre que les cris désespérés et étouffés qu’il avait déjà entendus.

— Où sont les autres ? demanda-t-il.

— Comment veux-tu que je le sache ?

Elle ouvrit grand les bras et montra ses mains vides, pour prouver qu’elle n’était pas armée, comme si elle avait compris qu’il redoutait une attaque.

— Je suis seule, comme toujours. Je préfère.

Elle mentait, il l’aurait juré. Quelle femme aurait osé approcher un Seigneur de l’Ombre sans une arrière-garde ? Il la fixa droit dans les yeux.

— Si tu es venue pour nous déclarer la guerre, sache que…

— La guerre ? répéta-t-elle en éclatant de rire. Pourquoi me donnerais-je la peine de vous déclarer la guerre, alors que je pourrais aisément vous tuer pendant votre sommeil ? Non, je suis venue vous avertir. Ne cherchez pas à m’atteindre, ou je vous raye de la surface de la Terre. Et j’en suis capable, sois-en certain.

Après ce qu’il avait vu de ses péchés, oui, il l’en croyait capable. Elle guettait ses proies dans l’ombre et fondait sur elles sans prévenir. Pour elle, aucun crime n’était trop affreux. Mais il n’était pas pour autant disposé à lui obéir.

— Tu te crois très puissante, mais tu ne peux pas nous vaincre tous.

— Comme tu voudras, guerrier. J’ai délivré mon message. Tout ce que je peux te conseiller, c’est de prier pour ne plus me rencontrer.

Les ténèbres s’épaissirent encore autour d’Aeron pour l’envelopper. La brune immortelle avait disparu, mais il l’entendit, tout près de son oreille.

— Une dernière chose, Seigneur de l’Ombre. Aujourd’hui, je me suis montrée civilisée ; la prochaine fois, ce sera une autre affaire.

Puis il vit de nouveau les immeubles de la ruelle, les sacs-poubelle sur les trottoirs, le sans-abri qui cuvait son vin. Colère s’était calmé et ne se manifestait plus.

Aeron demeura sur ses gardes, prêt à bondir. Mais il eut beau tendre l’oreille, il n’entendit que le râle sourd de sa propre respiration, les pas des humains qui arpentaient la ruelle, le chant des oiseaux de nuit.

Il déploya de nouveau ses ailes et s’envola. Il devait retrouver Paris et retourner au plus vite au château. Il fallait prévenir les autres. Cette femelle assoiffée de sang leur posait un problème. Et ce problème, ils devaient le régler au plus vite.

Le guerrier des ténèbres
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